De grandes et larges mains. Elégantes. Les doigts longs et fins. Légèrement courbés. Qui tapotent sur la toile cirée. Au son silencieux d’on ne sait quelle musique.  Des yeux vifs, observateurs, attentifs mais discrets sous de vieilles lunettes à la monture obsolète… on dirait « vintage » désormais. Un front réfléchi… parfois soucieux, parfois détendu… très peu dégarni finalement.

Et puis les rides… mémoire vivante du temps qui passe. Une posture voutée à cause d’une si grande carcasse. Le dos abîmé, la hanche aussi…  la canne en témoigne et puis le cœur  fatigué aussi, qui rappelle à l’ordre quelquefois.

De grands pieds… donc de grands chaussons… et des pulls sans âge…

Une maison modeste qui rappelle qu’on vit ici chichement, très simplement, sans tralala. Qui ramène aux choses simples mais essentielles ; donc belles. Au pied d’une montagne. Au bord de l’Espagne. Un garde mangé digne d’un bunker pour catastrophe nucléaire. Des carrés de chocolat dans le tiroir de la table de chevet ; Beaucoup de livres, quelques journaux, des mots croisés. Un transistor. Ou plutôt deux. Une douche âprement négociée au rez de chaussée. Des photos jaunies d’enfants qui ont grandi ; de vieux cadres, quelques rares bibelots. Le gong d’une comtoise saccadant le temps qui passe, la vie qui s’en va.

Les souvenirs qui reviennent aidés par le « tinto » si sucré… le canard dans la café… pas d’avarice sur le passé : les années d’engagement et les pays éloignés, la Syrie, la Lybie… Paris sous l’occupation, les rafles évitées, et le « plus rien à becter »… et puis les enfants ; ceux qui partent, ceux qui restent… et une femme adorée… une grande p’tite bonne femme qui avait fini par tout oublier… foutue maladie… le fils perdu aussi. Le chagrin qui s’installe. Chienne de vie.

Une vie dense… intense… qui commence au plus nord de la France avec le nom qui va avec… la perte d’un père. Une mère aimante qui refait sa vie. Un beau père artisan boulanger qui aide  à rester droit. Une petite sœur aussi… Une vie d’envie. Une soif de liberté. Une vie réussie. On pourrait dire « accomplie ». Qui s’achève au plus sud de la France, au pied des noires Pyrénées, si colorées pour lui.

Il avait une bonne âme, un bon fond. Des principes tout simples. Des valeurs nobles. Un grand sens moral. La rigueur du juste.

C’était un homme honnête et droit.

Il vient de nous quitter.

« Papy pépère » comme l’appelaient si tendrement mes enfants, était plus qu’un arrière grand père.  C’était un grand père universel ; celui qui se substituait aux homonymes absents. Celui après duquel on aimait se poser, au coin de la table, pour discuter.

Papy pépère va cruellement nous manquer. Mais les moments si chaleureux vécus à ses côtés et toutes les anecdotes qu’il savait raconter vont nous accompagner.

Si d’une branche de son étoile il pouvait encore m’entendre, je lui soufflerais que l’homme qu’il a été fait de mon homme ce qu’il devient, et je l’en remercie.

Adiou Roger.